Las Vegas est une ville conçue pour faire oublier le désert qui l’entoure. Le CES fonctionne un peu de la même manière. Lumières, écrans monumentaux, keynotes millimétrées, superlatifs répétés jusqu’à l’hypnose. Chaque année, la technologie y semble invincible, fluide, inarrêtable. Tout est amplification.
Et puis on enlève les néons. Que reste-t-il ? Pas le néant. Mais quelque chose de beaucoup plus exigeant. Cette année encore, l’intelligence artificielle était partout. Dans les PC, dans les voitures, dans les téléviseurs, dans les capteurs industriels. L’IA n’est plus un sujet différenciant ; elle est devenue un prérequis marketing. Personne ne se demande si elle est pertinente. On part du principe qu’elle l’est. L’annonce est devenue réflexe.
Ce qui m’intéresse, en tant que DSI, ce n’est pas l’annonce. C’est la soutenabilité. Derrière chaque démonstration parfaitement huilée, il y a des chaînes d’approvisionnement, des contrats cloud, des volumes de données à gouverner, des modèles à auditer, des coûts énergétiques à absorber, des équipes à former. Il y a des arbitrages. Il y a des responsabilités. Il y a des comptes à rendre.
Le CES montre la surface brillante. L’entreprise, elle, vit sous la ligne de flottaison. On parle beaucoup d’innovation visible. On parle moins d’infrastructure. Pourtant, le signal le plus fort de cette édition ne se trouvait pas dans les gadgets, mais dans les sous-textes : énergie, refroidissement, souveraineté des composants, edge computing, optimisation matérielle. La technologie devient plus lourde, plus matérielle, plus stratégique. Elle dépend de ressources physiques, de contraintes géopolitiques, de capacités industrielles.
Pour un acteur public, ce n’est pas anecdotique. C’est central. Le CES inspire. Il permet de sentir la direction des vents dominants. Il montre ce que les industriels veulent pousser, ce qu’ils considèrent comme inévitable. Il joue son rôle. Mais la transformation ne se joue pas à Las Vegas.
Elle se joue dans des salles de réunion beaucoup moins lumineuses, dans des choix d’architecture, dans des arbitrages budgétaires et dans la capacité d’une organisation à absorber le changement sans se fragiliser. Le spectaculaire ne garantit rien. La solidité, elle, se construit loin des projecteurs.
Alors non, il ne reste pas le néant quand on enlève les néons. Il reste l’essentiel. Et c’est précisément là que commence le travail.