Il y a des livres dont l’impact reste discret mais durable. The Innovator’s Dilemma fait partie de ceux qui reviennent régulièrement dans les conversations, souvent à demi-mot. Pas pour débattre de la théorie, mais pour comprendre pourquoi certaines organisations avancent sans difficulté… pendant que d’autres, tout aussi compétentes, finissent par perdre du terrain sans même s’en rendre compte. La thèse de Christensen n’explique pas tout, mais elle met en lumière un mécanisme que l’on retrouve partout : l’incapacité à évoluer quand la logique interne est trop bien rodée.
Dans les infrastructures publiques, ce dilemme prend une forme particulière. Les systèmes sont lourds, indispensables, profondément ancrés dans la continuité du service. On ne peut pas tout casser pour repartir. On ne peut pas prendre de risques inconsidérés. On ne peut pas expérimenter comme le ferait une start-up. Et pourtant, l’environnement autour bouge. Les usages changent. Les attentes se transforment. Les technologies se renouvellent. Le cadre réglementaire évolue. Les contraintes, elles, s’accumulent.
C’est là que l’idée centrale du livre retrouve son écho : une organisation peut être très performante dans son modèle actuel et pourtant devenir vulnérable. Non pas par manque de compétence, mais parce que tout, dans sa structure, la pousse à optimiser l’existant plutôt qu’à préparer ce qui vient. La performance d’aujourd’hui finit alors par masquer les signaux faibles de demain.
Dans le public, cette tension se lit dans les arbitrages. On privilégie le fiable, le connu, l’existant, pour de bonnes raisons. Il faut garantir la stabilité, protéger les utilisateurs, respecter les contraintes budgétaires, éviter les interruptions. Mais ce réflexe, légitime, crée un effet collatéral : l’innovation se retrouve cantonnée à des marges trop étroites. Elle devient un supplément, pas un moteur. Elle se heurte aux inerties, aux dépendances industrielles, aux cycles de décision, aux exigences contractuelles. Elle avance, mais en contournant.
Pourtant, l’innovation dans les infrastructures publiques ne ressemble pas à celle du privé. Elle ne cherche pas la rupture spectaculaire. Elle cherche l’amélioration durable. Elle s’appuie sur des gestes précis : simplifier un flux, retirer une friction, rendre visible ce qui était opaque, réduire une dépendance, raccourcir un délai. De petites avancées, patientes, mais qui transforment profondément la manière dont l’organisation respire.
À mesure que les technologies évoluent -cloud souverain, automatisation, data mesh, IA opérationnelle- il devient clair qu’une organisation publique n’a pas besoin de “disrupter” son modèle. Elle doit l’ouvrir. Elle doit créer de l’espace pour que des approches nouvelles puissent cohabiter avec l’existant. Elle doit protéger ce qui doit l’être et alléger ce qui peut l’être. Elle doit accepter que certains pans avancent à un rythme différent.
The Innovator’s Dilemma rappelle surtout une chose : l’innovation n’est jamais naturelle pour une structure qui fonctionne bien. Elle demande un effort de lucidité. Elle exige de regarder au-delà des urgences. Elle réclame un cadre où les idées nouvelles peuvent être testées sans menacer la stabilité.
Dans les infrastructures publiques, cette lucidité n’est pas un luxe. C’est une condition de survie, discrète mais essentielle.